Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
6 janvier 2017 5 06 /01 /janvier /2017 14:32

Pourquoi la ville est-elle devenue un symbole de la mal-vie, de l’inconfort, des nuisances et du mal-être ? Pourquoi y trouve-t-on désormais, concentrés, les grands maux sociologiques de notre temps : violence, exclusion, pauvreté, pollution, marginalisation, insécurité, stress, désarroi, solitude… ?

La première cause réside, sans doute, dans sa croissance hallucinante. Au début du XIXème siècle, à peine 3% de la population mondiale était urbanisée ; dans moins de dix ans, plus de la moitié de l’humanité s’entassera dans des villes. Le genre humain sera alors en passe de devenir effectivement un genre urbain. Et le phénomène concerne autant le Nord que le Sud où les villes, en quelques décennies, ont littéralement explosé. En 1950, 6 des 7 agglomérations de plus de 5 millions d’habitants se trouvaient dans les pays industrialisés (l’exception : Shanghai) ; actuellement, sur les 37 villes de plus de 5 millions d’habitants, 25 se trouvent au Sud …[…]

Au Sud, les villes ont connu une croissance stupéfiante, presque délirante. Ce qui n’était que de petits villages, il y a moins d’un siècle –Lagos, Casablanca- sont maintenant d’énormes agglomérations de 7 et 4 millions d’habitants respectivement. Brasilia, capitale artificielle, créée ex-nihilo en 1960, dépasse déjà les 3 millions d’habitants…Avant la fin de la décennie, cinq villes dépasseront les 15 millions d’habitants, quatre d’entre elles sont situés au Sud.

Des multitudes fuyant la misère endémique des campagnes, les abus féodaux et parfois les guerres continuent de venir s’agglutiner autour de centres urbains fondés presque toujours par les puissances coloniales (souvent des ports) et où se concentrent les investissements étrangers. Des villes comme Lima, Manille ou Séoul sont ainsi devenues des agglomérations proprement gigantesques. Les principales activités économiques y sont rassemblés au point parfois d’ »assécher » le reste du pays ; par exemple Bangkok, où réside 10% de la population de la Thaïlande, fournit 80% du PIB ; et Dacca, où vit 4% de la population du Bangladesh, abrite 60% des industries de transformation.

La plupart des villes du Sud n’ont pas les moyens de planifier l’accueil et de prévoir des logements, des emplois, des services sociaux, éducatifs et sanitaires pour ces masses de nouveaux immigrants. Lima, par exemple, voit sa population croitre annuellement d’environ 250 000 personnes et dispose d’à peine 60 F, par an et par arrivant, pour s’équiper en conséquence…Aussi, près de 600 millions d’êtres humains – la moitié de la population des villes du Sud- vivent dans des conditions effroyables, dans des bidonvilles, sans égouts, souvent sans eau, sans hygiène. Des capitales immenses comme Lagos, Kinshasa, dar-es-Salam n’ont pas de vrais réseaux de transports en commun, ni même de système d’évacuation des ordures. Celles-ci s’entassent favorisant la reproduction de moustiques et de rats porteurs de maladies. Est-il étonnant que l’épidémie de choléra soit née dans les « favelas » du Pérou ? Dans de nombreuses villes, le seul fait de respirer peut être dangereux pour la santé. En Amérique latine, 24 000 décès par an seraient dus à la pollution atmosphérique dans les agglomérations.

C’est la pauvreté qui façonne ces mégapoles déglinguées ainsi que leur accroissement chaotique et incontrôlable. Sans avoir disparu des campagnes, la pauvreté s’est déplacée dans les villes : 85% des pauvres au Venezuela, 75% au Brésil et 69% au Mexique vivent dans des centres urbains.

D’ici la fin de la décennie, certaines villes des tiers-mondes auront atteint des proportions colossales : Mexico aura 31 millions d’habitants ; Sao-Paulo, 26 millions ; Rio-de-Janeiro, Bombay, Calcutta, Djakarta, 16 millions…Vingt des vingt-cinq plus grands centres urbains seront situés dans les pays les plus pauvres de la planète…La pauvreté urbaine constituera l’un des problèmes les plus explosifs du siècle prochain. N’est-il pas temps, au Sud comme au Nord, de commencer à se pencher sur le tragique devenir du genre urbain ?

Les villes sont fatalement devenues des lieux propices au crime, à l’abus de la drogue, à la violence et à la dégradation morale. Les enfants sont les principales victimes de cette misère urbaine. Près de 100 millions d’enfants vivent pratiquement à l’abandon dans les rues des grandes villes des tiers-mondes. Durant les quatre premiers mois de 1991, par exemple, quelques 600 enfants de moins de douze ans de Cuzco (Pérou) ont été abandonnés ou vendus par leur propre famille. Les autorités ne viendront-elles à reprendre la féroce suggestion formulée, en 1729, par l’écrivain irlandais Jonathan Swift dans sa Modeste proposition pour éviter que les enfants des pauvres ne constituent une charge pour leurs parents et pour la nation, qui recommandait aux pauvres de bien gaver leurs enfants avant de les manger… ?

In Le Monde diplomatique, « Manière de voir », n°13, octobre 1991.

1. Supplique : requête écrite pour demander une grâce, une faveur.

I- QUESTIONS (10 Points)

  1. Relevez quatre indices différents de la présence du locuteur dans le texte. (4 points)
  2. Dégagez la stratégie argumentative dans les 3 derniers paragraphes. (4 points)
  3. En quoi ce texte est-il une « supplique pour le genre urbain » ? (2 points)

II- TRAVAIL D’ECRITURE (10 Points)

« N’est-il pas temps, au Sud comme au Nord, de commencer à se pencher sur le tragique devenir du genre urbain ? »

Expliquez puis discutez cette pensée d’Ignacio Ramonet.

Partager cet article

Repost 0
Published by Edgard
commenter cet article

commentaires