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4 janvier 2009 7 04 /01 /janvier /2009 17:41

L’hommage à Senghor peut sembler un exercice convenu : il s’agirait de bien dire du bien de cet homme de Lettres et homme d’Etat sénégalais. Ce ne sera pas notre projet au cours de cette communication. Nous voulons analyser ses poèmes et sa représentation  de la femme, de la femme noire et de la femme blanche. A partir de là, nous allons révéler toute la complexité de ce grand poète africain, chantre de la négritude. Il ne s’agira pas de le critiquer ni de le dénigrer, il s’agira de tenter de le comprendre. Négresse blonde ou ambiguïté de l’image de la femme chez Senghor. Ce titre permet déjà d’en deviner les articulations. Nous évoquerons tout d’abord les femmes dans sa vie et les femmes de sa vie, puis nous analyserons les représentations de la femme dans sa poésie avant d’en souligner l’ambiguïté de l’image et l’ambiguïté des rapports qu’il entretient avec elle.

Les femmes dans sa vie                                                                                                                      Les femmes ont joué un rôle éminent dans la structuration de la personnalité de Senghor.  
Tout d’abord, il faut évoquer le passé historique expliquant les valeurs morales de ce peuple guerrier et pasteur que sont les Sérères. Deux princesses de sang royal fondent le royaume du Sine dont la mère de Sira-Badral. Ce sont là des archétypes qui vont jouer le rôle de modèles pour Senghor, tant sur le plan littéraire (poétique) que sur le plan politique. Ensuite, il faut rappeler que le peuple sérère pratique le matriarcat, c’est-à-dire que le pouvoir se transmet d’oncle à neveu par le truchement de la mère, ce qui permet de comprendre pourquoi Senghor dédiera un poème à Waly Bakoum, le frère de sa mère « Toko Waly ». Enfin, les sept premières années de Senghor se passent à Djilor, dans sa famille maternelle, auprès de sa mère Guilane, son père étant polygame et comptant une vingtaine d’enfants. Senghor grandit avec une nourrice, Nga la poétesse. Enfant gâté, jugé trop turbulent, il est envoyé à partir de sept ans au catéchisme par son père, au séminaire Nga-sobil. Il envisagera même devenir prêtre…

Les femmes de sa vie                                                                                                                             A la différence de son père, polygame ayant eu plusieurs enfants, Senghor sera monogame et n’aura que trois enfants, dont deux mourront accidentellement. La postérité retiendra que seules deux femmes compteront dans sa vie sentimentale : Ginette Eboué, la guyanaise qu’il épouse à 40 ans en 1946 et dont il aura deux enfants. Ils divorceront en 1955 et c’est Colette Hubert, la française, qu’il épousera pour la vie en 1955 et dont il n’aura qu’un fils, décédé en 1981 dans des circonstances tragiques. Ces deux femmes, qu’il aimera intensément mais de façon différente, marqueront sa vie et sa poésie.

Les femmes dans sa poésie                                                                                                         Influencé tant dans sa vie que par les exemples littéraires des troubadours et de Baudelaire, Senghor chantera tour à tour la négresse (Femme noire, Nuit de Sine) et la blonde (Femmes de France, Pour Emma Payelleville…) avec autant d’ardeur, mais certes pas avec autant de bonheur, car la postérité retiendra le poème sensuel Femme noire  plutôt qu’un autre. Mais au-delà de cette première distinction raciale, bien superficielle, nous analyserons les différents visages de la femme que sa poésie révèle.

La négresse prend les masques de la mère, de la nourrice, de la poétesse, de l’épouse, de la muse, des pleureuses et de la vierge. On distingue ainsi la femme mature de la fille immature. Au passage, signalons l’image d’une femme déviante : la fille libérée. Senghor apparaît ainsi comme un conservateur, décrivant la femme noire dans des rôles bien définis socialement et culturellement.

La femme blanche est évoquée à travers les figures des épouses de résistants, de l’infirmière, de la prostituée, de l’Absente, de la Princesse, de la muse, de la mère, de la sœur. Chez cette femme, ce ne sont pas les qualités physiques qui sont valorisées, mais beaucoup plus les qualités morales, même si cela n’empêche pas de faire aussi le portrait fidèle d’une déviante : la prostituée.

Pourquoi une telle différence dans le portrait de la femme noire et de la femme blanche ? Serait-ce le déclin de sa libido ? Faut-il envisager chez le poète de la négritude une perception différente dans la nature de ces deux femmes ? Seul l’auteur de la citation ambiguë « l’émotion est nègre, la raison est hellène » pourrait répondre.

Ambiguïté de l’image de la femme chez Senghor

La comparaison des représentations de la femme noire et de la femme blanche dans la poésie de Senghor révèle non seulement des images récurrentes, mais aussi des différences lourdes de sens.                       Ainsi, la femme sera toujours sensuelle, qu’elle soit blanche ou noire.                                               Certains mots sont récurrents : « mains, lèvres, sexe, yeux, bouche ».                                                     Mais d’une part la femme noire a un caractère male dans la voix qui en fait une femme-homme et d’autre part la femme blanche a un aspect intellectuel dont la femme noire est dépourvue, aussi peut-on dire que la femme blanche, pour Senghor, est une femme savante.

A la différence de la femme noire, la femme blanche ou savante peut entretenir des rapports intellectuels, spirituels. Et les rapports de Senghor avec ces femmes révèlent une autre différence. Si c’est une tradition poétique, des troubadours aux poètes surréalistes, de se montrer soumis à la dame de son cœur, avec la femme noire seulement voit-on Senghor dominant.

Comme tout être vivant, Senghor est complexe. La reconnaissance de ce fait et son acceptation par lui-même en font aussi un poète. Ne dit-il pas dans un poème extrait de Chants d’ombre (Que m’accompagnent koras et balafons) :           Nuit qui fonds toutes mes contradictions, toutes contradictions dans l’unité première de ta négritude.                                                                                                                                   L’image de la femme chez Senghor nous semble ambiguë, tout comme l’est la mort pour lui, mort dont il dira, dès 1976 : « le chrétien en moi pense que je serai associé à Dieu. Par ma part négro-africaine, je sens que je serai associé à la vie de mon père, à la vie de mes ancêtres. » (Notre Librairie n° 147 de janvier-mars 2002). Né Français et mort Franco-sénégalais, Senghor a vécu jusqu’au bout  le destin de ceux qui ont connu la colonisation puis les soleils des indépendances en essayant de rester eux-mêmes, sans renier la part négro-africaine, ni la part occidentale, francophone en eux.                                                                                    A bien des égards, il apparaît comme le prototype du métis culturel et l’incarnation de l’honnête homme.

Annexes :extraits

La mère, la nourrice, la poétesse

Servante, suspend ton geste de statue et vous, enfants, vos jeux et vos rires d’ivoire, L’ouragan                                                                                                                                 Femme, pose sur mon front tes mains balsamiques, tes mains douces plus que fourrure.     
Pas même la chanson de nourrice. l’enfant sur le dos de sa mère
, Nuit de Sine                
Femme nue, femme noire

J’ai grandi à ton ombre, la douceur de tes mains bandait mes yeux. Femme noire

Mère sois bénie !

Je repose la tête sur les genoux de ma nourrice Nga, de Nga la poétesse, A l’appel de la race de Saba

Mère, Ndessé

Les berceuses, Camp 1940

Les poétesses du sanctuaire m’ont nourri, Que m’accompagnent koras et balafongs

 

L’épouse, la muse

Femme, allume la lampe au beurre clair,

Ma tête sur ton sein chaud comme un dang au sortir du feu et fumant, Nuit de Sine

Et voilà qu’au cœur de l’été et de midi, je te découvre terre promise du haut d’un haut col calciné

Femme nue, femme obscure !

Fruit mûr à la chair ferme, sombres extases du vin noir, bouche qui fait lyrique ma bouche

Savane aux horizons purs, savane qui frémis aux caresses ferventes du Vent d’est

Tam-tam sculpté, tam-tam tendu qui grondes sous les doigts du Vainqueur

Ta voix grave de contre -alto est le chant  spirituel de l’Aimée.

Gazelle aux attaches célestes, les perles sont étoiles sur la nuit de ta peau, Femme noire

Tu es femme par ma tête par ma langue, car tu es femme par mon ventre

Ma Sao mon amante aux cuisses furieuses, aux longs bras, Congo

Buisson odorant de l’aisselle

Ma négresse blonde d’huile de palme à la taille de plume

Cuisses de loutre

Seins de rizières mures

Nolivé aux bras de boas, aux lèvres de serpent-minute

Nolivé aux yeux de constellation

L’ivresse du lait de sa bouche, Chaka

 

Les pleureuses, la vierge

Les pleureuses, Aux tirailleurs sénégalais morts pour la France

La danse des filles nubiles, Joal

Vos filles, m’a-t-on dit, se peignent le visage comme des courtisanes

Elles se casquent pour l’union libre et éclaircir la race ! Le message

Jeunes filles aux seins debouts, L’Absente

Les vierges du Gandyol, Taga de Mbaye Dyob

Quarante vierges à chanter ses gestes, Congo

Grâces à la jeune fille nubile au ventre de douceur n’deissane ! à la croupe de colline à la poitrine de fruits de rôniers, Messages

Les épouses de résistants, l’infirmière, la mère, la sœur                                                        EMMA PAYELLEVILLE                                                                                                                 Toi la si faible et frêle jeune fille                                                                                          
Tes yeux                                                                                                                              
Tes mains découvrir, tes mains extirper les nœuds de leurs misères                                 
Toi couleur de lait  et d’enfant                                                                                           
Ton visage lumineux,
Pour Emma Payelleville l’infirmière                                                    
Femmes de France et vous filles de France                                                                         
Laissez-moi vous chanter                                                                                                         
Vos lettres ont bercé leurs nuits de prisonnier                                                                 
Pour eux vous fûtes mères, pour eux vous fûtes sœurs,
Femmes de France

L’épouse, l’Absente, la Princesse, la muse                                                                                   Mon empire est celui d’Amour, et j’ai faiblesse pour toi femme                           
L’Etrangère aux yeux de clairière, aux lèvres de pomme cannelle au sexe de buisson ardent, Le Kaya-Magan                                                                                                              
Tes yeux d’or vert qui changent comme la mer sous le soleil                                         
Tes oreilles d’orfèvrerie, tes poignets de cristal                                                                 
Ton nez d’aigle marin, tes reins de femme forte,
Epitres à la Princesse                                  
Au
soleil s’allument les maisons de Gorée                                                                              Pareilles à tes yeux les soirs de réception, Retour de Popenguine                                              
J’ai vu le soleil se coucher dans les yeux bleus d’une négresse blonde, Nocturnes             
Où es-tu donc, yeux de mes yeux, ma blonde, ma Normande, ma conquérante ? Elégie des Alizés                                                                                                                                        
Ses mains d’alizés qui guérissent des fièvres                                                                       
Ses paupières de fourrure et de pétales de laurier-rose                                                     
Ses cils ses sourcils secrets et purs comme des hiéroglyphes                                              
Ses cheveux bruissants comme un feu roulant de brousse la nuit                                                  Tes yeux ta bouche, L’Absente

La prostituée                                                                                                                           
ces grandes filles d’or aux jambes longues.                                                                            
Pas un sein maternel, des jambes de nylon. Des jambes et des seins sans sueur ni odeur.   
Pas un mot tendre en l’absence de lèvres, rien que des cœurs artificiels payés en monnaie forte.
        A New York

La femme-homme ou l’hermaphrodite                                                                                   
Ta voix grave de contre-alto (la plus grave des voix de femme), Femme noire                    
les contes des veillées noires les bercent, et les voix graves qui épousent les sentiers du silence,
Camp 73                                                                                                                           
Et devisent à son ombre lunaire les épouses de l’Homme de leurs voix graves et profondes,
A l’appel de la race de Saba                                                                                                     
mêlant sa voix grave au cœur de l’aube la femme visage noir et tête de fauve,
A la mort        
La différence est nette avec la voix de la vierge : des chœurs la voix plus faible des vierges se fait tendre, Prière des tirailleurs sénégalais

La femme savante                                                                                                                  
J’ai pris goût aux choses de l’esprit                                                                                              
J’ai dessein de méditer tes énigmes, Et tu décoches tes énigmes qui fulgurent comme couteaux de jet ; Comme rosée du soir, ton épître a fait mes yeux frais mon cœur / Mon désir est de mieux apprendre ton pays de t’apprendre. Grâces pour ton épître son dire sa substance,
Epitres à la Princesse                                                                                                                 
J’aime ta lettre, Lettres d’hivernage       

Soumis à l’une comme à l’autre  on le voit à travers ces passages :                                        
ma force s’érige dans l’abandon, mon honneur dans la soumission, Congo ;                        
j’ai faiblesse pour toi femme, ma Normande, ma conquérante, Elégie des Alizés

Dominant envers la femme noire ainsi apparaît-il à travers                                               
Tam-tam sculpté, tam-tam tendu qui grondes sous les doigts du Vainqueur
, Femme noire

Tu es femme par ma tête par ma langue, car tu es femme par mon ventre, Congo

 

 

 

 

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Published by Edgard - dans Culture
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commentaires

Catherine 23/01/2012 13:46


Un petit détail qui pour les guyanais n'en est pas un, au moment où l'aéroporty vient de prendre le nom de Félix Eboué (ce saùmedi 21 janvier) Ginette Eboué n'était pas antillaise mais bien
guyanaise...