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7 février 2017 2 07 /02 /février /2017 14:28

Toute la famille se trouvait réunie autour de la table. Ils digéraient le lourd repas de manioc et de poisson salé qu’ils venaient de terminer.
Ce soir-là, les mines sont maussades. Igowo était revenu plusieurs fois les voir, seul ou avec Ziza et Pierre Henry. L’accueil variait au gré de l’humeur de Mboumba, tantôt chaleureux, tantôt glacial. Aujourd’hui, leur apparition inattendue surprend tout le monde.
Non pas qu’Igowo ait l’habitude de prévenir de son arrivée. Mais ce soir, ils auraient sans doute souhaité rester seuls à pleurer sur leur misère.
Depuis quelques temps, ils ne mangeaient plus à leur faim. La nourriture était devenue trop chère pour les maigres salaires du père et du fils. Le poisson, rare, atteignait des prix exorbitants. C’était une denrée de luxe. (…)

Les enfants dépérissaient à vue d’œil. Ils ne jouaient plus avec les camarades de leur âge dans la cour du quartier. Les plus petits pleurnichaient à la moindre taquinerie des aînés.
Ce qui leur attirait les coups et les imprécations de la mère les nerfs à fleur de peau.
Dans ses moments de révoltes, elle accusait avec véhémence son fils Mpira d’être incapable, et son époux de faire preuve d’une criminelle insouciance.
Comment pouvait-elle nourrir onze bouches avec seulement du manioc ?
Ce manioc qui provoquait chez tous une constipation opiniâtre.
Où voulait-on qu’elle trouve des laxatifs pour détendre au moins les ventres des plus jeunes dont le sommeil devenait pénible ?
Las d’entendre ces jérémiades, le mari la traitait de tous les noms. Les autres épouses ne se contentent pas d’attendre leur conjoint les bras ballants ; elles vendent des beignets au marché ou devant leur maison…
Si la sienne secouait un peu sa torpeur, ils mangeaient une nourriture plus variée et plus riche. Il ne pouvait pas, à lui tout à la fois, le loyer, les vêtements et la nourriture.
Puis il s’en prenait à son fils. Ce fainéant ne pouvait pas se débrouiller pour changer d’emploi au lieu de se contenter d’une simple place de planton. Il devrait mourir de honte.
Que n’aurait-il pas fait pour être le père d’Igowo ! Au moins il serait comblé.

 

Igowo est le neveu de Mboumba. Ziza et Pierre Henry sont ses amis

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7 février 2017 2 07 /02 /février /2017 14:26


Il est terrible
le petit bruit de l'œuf dur cassé sur un comptoir d'étain
il est terrible ce bruit
quand il remue dans la mémoire de l'homme qui a faim
elle est terrible aussi la tête de l'homme
la tête de l'homme qui a faim
quand il se regarde à six heures du matin
dans la glace du grand magasin
une tête couleur de poussière
ce n'est pas sa tête pourtant qu'il regarde
dans la vitrine de chez Potin1
il s'en fout de sa tête l'homme
il n'y pense pas
il songe
il imagine une autre tête
une tête de veau par exemple
avec une sauce de vinaigre
ou une tête de n'importe quoi qui se mange
et il remue doucement la mâchoire
doucement
et il grince des dents doucement
car le monde se paye sa tête
et il ne peut rien contre ce monde
et il compte sur ses doigts un deux trois
un deux trois
cela fait trois jours qu'il n'a pas mangé
et il a beau se répéter depuis trois jours
Ca ne peut pas durer
ça dure
trois jours
trois nuits
sans manger
et derrière ces vitres
ces pâtés ces bouteilles ces conserves
poissons morts protégés par les boîtes
boîtes protégées par les vitres
vitres protégées par les flics
flics protégés par la crainte
que de barricades pour six malheureuses sardines...
Un peu plus loin le bistrot
café-crème et croissants chauds
l'homme titube
et dans l'intérieur de sa tête
un brouillard de mots
un brouillard de mots
sardines à manger
œuf dur café-crème
café arrosé rhum
café-crème
café-crème
café-crème arrosé sang !...
Un homme très estimé dans son quartier
a été égorgé en plein jour
l'assassin le vagabond lui a volé
deux francs
soit un café arrosé
zéro franc soixante-dix
deux tartines beurrées
et vingt-cinq centimes pour le pourboire du garçon.
Il est terrible
le petit bruit de l'œuf dur cassé sur un comptoir d'étain
il est terrible ce bruit
quand il remue dans la mémoire de l'homme qui a faim.


1. Potin : nom d'une chaîne de magasins d'alimentation.

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7 février 2017 2 07 /02 /février /2017 14:10

Les deux amis s'assirent en riant.
D'abord, et par un regard plus rapide que la parole, chaque convive paya son tribut d'admiration au somptueux coup d'œil qu'offrait une longue table, blanche comme une couche de neige fraîchement tombée, et sur laquelle s'élevaient symétriquement les couverts couronnés de petits pains blonds.
Les cristaux répétaient les couleurs de l'iris dans leurs reflets étoilés, les bougies traçaient des feux croisés à l'infini, les mets placés sous des dômes d'argent aiguisaient l'appétit et la curiosité. Les paroles furent assez rares.
Les voisins se regardèrent. Le vin de Madère recula.
Puis le premier service apparut dans toute sa gloire. Il aurait fait honneur à feu Cambacérès, et Brillat-Savarin l'eût célébré. Les vins de Bordeaux et de Bourgogne, blancs et rouges, furent servis avec une profusion royale.
Cette première partie du festin était comparable, en tout point, à l'exposition d'une tragédie classique.
Le second acte devint quelque peu bavard. Chaque convive avait bu raisonnablement en changeant de cru suivant ses caprices, en sorte qu'au moment où l'on emporta les restes de ce magnifique service, de tempétueuses discussions s'étaient établies ; quelques fronts pâles rougissaient, plusieurs nez commençaient à s'empourprer, les visages s'allumaient, les yeux pétillaient.
Pendant cette aurore de l'ivresse, le discours ne sortit pas encore des bornes de la civilité ; mais les railleries, les bons mots s'échappèrent peu à peu de toutes les bouches ; puis la calomnie éleva tout doucement sa petite tête de serpent et parla d'une voix flûtée ; ça et là, quelques sournois écoutèrent attentivement, espérant garder leur raison.
Le second service trouva donc les esprits tout à fait échauffés. Chacun mangea en parlant, parla en mangeant, but sans prendre garde à l'affluence des liquides, tant ils étaient lampants et parfumés, tant l'exemple fut contagieux.
Taillefer se piqua d'animer ses convives, et fit avancer les terribles vins du Rhône, le chaud Tokay, le vieux Roussillon capiteux.
Déchaînés comme les chevaux d'une malle-poste qui part d'un relais, ces hommes piqués par les piquantes flammèches du vin de Champagne, impatiemment attendu, mais abondamment versé, laissèrent alors galoper leur esprit dans le vide de ces raisonnements que personne n'écoute, se mirent à raconter ces histoires qui n'ont pas d'auditeur, recommencèrent cent fois ces interpellations qui restent sans réponse. L'orgie seule déploya sa grande voix, sa voix composée de cent clameurs confuses qui grossissent comme les crescendo de Rossini.

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7 février 2017 2 07 /02 /février /2017 14:03

             Notre vie tu l'as faite elle est ensevelie
             Aurore d'une ville un beau matin de mai
             Sur laquelle la terre a refermé son poing
             Aurore en moi dix-sept années toujours plus claires
             Et la mort entre en moi comme dans un moulin


Notre vie disais-tu si contente de vivre
Et de donner la vie à ce que nous aimions
Mais la mort a rompu l'équilibre du temps
La mort qui vient la mort qui va la mort vécue
La mort visible boit et mange à mes dépens


Morte visible Nusch invisible et plus dure
Que la faim et la soif à mon corps épuisé
Masque de neige sur la terre et sous la terre
Source des larmes dans la nuit masque d'aveugle
Mon passé se dissout je fais place au silence

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7 février 2017 2 07 /02 /février /2017 14:01

Oh ! je fus comme fou dans le premier moment,
Hélas ! et je pleurai trois jours amèrement.
Vous tous à qui Dieu prit votre chère espérance,
Pères, mères, dont l'âme a souffert ma souffrance,
Tout ce que j'éprouvais, l'avez-vous éprouvé ?
Je voulais me briser le front sur le pavé ;
Puis je me révoltais, et, par moments, terrible,
Je fixais mes regards sur cette chose horrible,
Et je n'y croyais pas, et je m'écriais : Non ! --
Est-ce que Dieu permet de ces malheurs sans nom
Qui font que dans le coeur le désespoir se lève ? --
Il me semblait que tout n'était qu'un affreux rêve,
Qu'elle ne pouvait pas m'avoir ainsi quitté,
Que je l'entendais rire en la chambre à côté,
Que c'était impossible enfin qu'elle fût morte,
Et que j'allais la voir entrer par cette porte !

Oh ! que de fois j'ai dit : Silence ! elle a parlé !
Tenez ! voici le bruit de sa main sur la clé !
Attendez! elle vient ! laissez-moi, que j'écoute !
Car elle est quelque part dans la maison sans doute !

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7 février 2017 2 07 /02 /février /2017 13:58

O Capitaine! mon Capitaine! fini notre effrayant voyage,
Le bateau a tous écueils franchis, le prix que nous quêtions est gagné,
Proche est le port, j'entends les cloches, tout le monde qui exulte,
En suivant des yeux la ferme carène, l'audacieux et farouche navire ;
Mais ô cur! cur! cur!
Oh ! les gouttes rouges qui lentement tombent
Sur le pont où gît mon Capitaine,
Etendu mort et glacé.

O Capitaine! mon Capitaine! lève-toi et entends les cloches!
Lève-toi - c'est pour toi le drapeau hissé - pour toi le clairon vibrant,
Pour toi bouquets et couronnes enrubannés - pour toi les rives noires de monde,
Toi qu'appelle leur masse mouvante aux faces ardentes tournées vers toi;
Tiens, Capitaine! père chéri!
Je passe mon bras sous ta tête!
C'est quelque rêve que sur le pont,
Tu es étendu mort et glacé.

Mon Capitaine ne répond pas, pâles et immobiles sont ses lèvres,
Mon père ne sent pas mon bras, il n'a ni pulsation ni vouloir,
Le bateau sain et sauf est à l'ancre, sa traversée conclue et finie,
De l'effrayant voyage le bateau rentre vainqueur, but gagné;
O rives, Exultez, et sonnez, ô cloches !
Mais moi d'un pas accablé,
Je foule le pont où gît mon Capitaine,
Etendu mort et glacé.

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7 février 2017 2 07 /02 /février /2017 13:53

Le Père Sorel a décidé de placer son fils Julien comme précepteur chez monsieur de Rénal. Julien vient se présenter, désolé à l’idée d’être traité comme un domestique, lui qui rêve de grandeur. Madame de Rénal attend avec in quiétude ce précepteur qu’elle imagine « grossier et mal peigné, chargé de gronder ses enfants ».


Avec la vivacité et la grâce qui lui étaient naturelles quand elle était loin du regard des hommes, madame de Rénal sortait par la porte-fenêtre du salon qui donnait sur le jardin, quand elle aperçut près de la porte d’entrée la figure d’un jeune paysan presque encore enfant, extrêmement pale et qui venait de pleurer.
Il était en chemise bien blanche, et avait sous le bras une veste fort propre de ratine violette. Le teint de ce petit paysan était si blanc, ses yeux si doux, que l’esprit un peu romanesque de madame de Rénal eut d’abord l’idée que ce pouvait être une jeune fille déguisée, qui venait demander quelque grâce à M. le maire.
Elle eut pitié de cette pauvre créature, arrêtée à la porte d’entrée, et qui évidemment n’osait pas lever la main jusqu’à la sonnette.
Madame de Rénal s’approcha, distraite un moment de l’amer chagrin que lui donnait l’arrivée du précepteur.
Julien, tourné vers la porte, ne la voyait pas s’avancer. Il tressaillit quand une voix douce dit tout près de son oreille : « Que voulez-vous ici, mon enfant ? »

Julien se tourna vivement, et, frappé du regard si rempli de grâce de madame de Rénal, il oublia une partie de sa timidité.
Bientôt, étonné de sa beauté, il oublia tout, même ce qu’il venait de faire. Madame de Rénal avait répété sa question.

« Je viens pour être précepteur, madame », lui dit-il enfin, tout honteux de ses larmes qu’il essuyait de son mieux.

Madame de Rénal resta interdite ; ils étaient fort près l’un de l’autre à se regarder. Julien n’avait jamais vu un être aussi bien vêtu et surtout une femme avec un teint si éblouissant, lui parler d’un air doux.
Madame de Rénal regardait les grosses larmes qui s’étaient arrêtées sur les joues si pales d’abord et maintenant si roses de ce jeune paysan.
Bientôt elle se mit à rire avec toute la gaieté folle d’une jeune fille ; elle se moquait d’elle-même et ne pouvait se figurer tout son bonheur.
Quoi, c’était là ce précepteur qu’elle s’était figuré comme un  prêtre sale et mal vêtu, qui viendrait gronder et fouetter ses enfants !

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7 février 2017 2 07 /02 /février /2017 13:51

 

 

Le grand voyage de verdure que j’ai fait

Malgré tant de mauvais esprits

 

La nature toujours s’en va vers sa naissance

Et j’ai été reçu par l’aube ressemblante

Et des légions d’oiseaux m’ouvraient leur cœur sonore

En secouant leurs plumes et leur chant sur l’herbe

 

Les vagues du matin se levaient une à une

Les fleurs se partageaient les couleurs de midi

J’étais très gai je me sentais frais et dispos

J’avançais en entier rayonnant de partout

 

Sur la rosée montante et sur les fruits solaires

J’avais raison je vivais bien

 

Car j’avais fait un grand voyage passionnel

Alors que tout m’était contraire

 

Du point du jour de ton épaule à tes yeux clés

Du sillon de ta bouche aux moissons de tes mains

Du pays de ton front au climat de ton sein

J’ai ranimé la forme de mon corps sensible

 

Et garce à tes sourires qui lavaient mon sang

J’ai de nouveau vu clair dans le miroir du jour

Et grâce à tes baisers qui me liaient au monde

Je me sis retrouvé faible comme un enfant

 

Fort comme un homme et digne de mener mes rêves

Vers le feu doux de l’avenir.

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7 février 2017 2 07 /02 /février /2017 13:51

Le narrateur, Aldo, raconte une de ses promenades matinales dont il est coutumier.

 

Je descendais déjà les dernières marches de mon belvédère préféré quand une apparition inattendue m’arrêta, dépité et embarrassé : à l’endroit exact où je m’accoudais d’habitude à la balustrade se tenait une femme.

Il était difficile de me retirer sans gaucherie, et je me sentais ce matin-là d’humeur particulièrement solitaire. Dans cette position assez fausse, l’indécision m’immobilisa, le pied suspendu, retenant mon souffle, à quelques marches en arrière de la silhouette. C’était celle d’une jeune fille ou d’une très jeune femme. De ma position légèrement surplombante, le profil perdu se détachait sur la coulée de fleurs avec le contour tendre et comme aérien que donne la réverbération d’un champ de neige. Mais la beauté de ce visage à demi dérobé me frappait moins que le sentiment de dépossession exaltée que je sentais grandir en moi de seconde en seconde. Sans le singulier accord de cette silhouette dominatrice avec le lieu privilégié, dans l’impression de présence entre toutes appelée qui se faisait jour, ma conviction se renforçait que la reine du jardin venait de prendre possession de mon domaine solitaire.

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7 février 2017 2 07 /02 /février /2017 13:41

Adeline, réfugiée près du lit, se demandait à quelle sorte de travail se livraient les deux servantes armées d’engins aussi primitifs.
La frénésie belliqueuse dont elles furent saisies dépassa ses prévisions les plus pessimistes, tout en lui donnant une forte envie de rire.
A droite, à gauche, sur les chaises, sur les tables, sur le coffre, sur la coiffeuse, sur les murs, par terre, en l’air, dans le vide, elles projetaient les lanières de leurs fouets ; la mère, malgré son âge et sa corpulence, ne se démenait pas moins que sa fille : elles pivotaient sur elles-mêmes, se penchaient, se redressaient, toujours agitant leurs verges sinueuses et fustigeant au petit bonheur devant elles.

La poussière, réveillée en sursaut de sa léthargie séculaire, prenait la fuite comme elle pouvait.
Elle s’élevait en petits nuages, montait au plafond hors de portée des terribles lanières, flottait en suspens dans le demi jour, cherchait un refuge dans les toiles d’araignée inaccessible.
L’irritation d’être soumises à un extra non prévu dans les habitudes de la maison attisait la rage des deux furies, Adeline ne le devinait que trop bien.
Elles sautaient sur place, lançaient le plus haut possible leurs courts bras dodus, bondissaient, rugissaient, apostrophant les corpuscules rebelles pour les obliger à retomber du plafond et à prendre une autre raclée.
Cette danse de guerre dura tant qu’elles n’eurent pas épuisé leur soif de vengeance. Lorsqu’elles jugèrent la correction suffisante, elles quittèrent la pièce, tête haute et sourire triomphal, laissant la poussière descendre à nouveau sur les meubles et se rendormir dans la pénombre.

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