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6 février 2017 1 06 /02 /février /2017 12:39

Le théâtre, on ne saurait trop le répéter, a de nos jours une importance immense, et qui tend à s’accroître sans cesse avec la civilisation même.
Le théâtre est une tribune. Le théâtre est une chaire. Le théâtre parle fort et parle haut.
Lorsque Corneille dit : pour être plus qu'un roi tu te crois quelque chose, Corneille, c'est Mirabeau.

Quand Shakespeare dit: to die, to sleep, Shakespeare, c'est Bossuet.

L'auteur de ce drame sait combien c'est une grande et sérieuse chose que le théâtre.
Il sait que le drame, sans sortir des limites impartiales de l'art, a une mission nationale, une mission sociale, une mission humaine.
Quand il voit chaque soir ce peuple si intelligent et si avancé qui a fait de Paris la cité centrale du progrès, s'entasser en foule devant un rideau que sa pensée, à lui chétif poète, va soulever le moment d' après, il sent combien il est peu de chose, lui, devant tant d'attente et de curiosité ; il sent que si son talent n'est rien, il faut que sa probité soit tout ; il s' interroge avec sévérité et recueillement sur la portée philosophique
de son oeuvre ; car il se sait responsable, et il ne veut pas que cette foule puisse lui demander compte un jour de ce qu' il lui aura enseigné.
Le poète aussi a charge d'âmes.
Il ne faut pas que la multitude sorte du théâtre sans emporter avec elle quelque moralité austère et profonde.
Aussi espère-t-il bien, dieu aidant, ne développer jamais sur la scène (du moins tant que dureront les temps sérieux où nous sommes), que des choses pleines de leçons et de conseils. Il fera toujours apparaître volontiers le cercueil dans la salle du banquet, la prière des morts à travers les refrains de l'orgie, la cagoule à côté du masque.

Il laissera quelquefois le carnaval débraillé chanter à tue-tête sur l'avant-scène ; mais il lui criera du fond du théâtre.
Il sait bien que l' art seul, l' art pur, l' art proprement dit, n' exige pas tout cela du poète, mais il pense qu' au théâtre surtout il ne suffit pas de remplir seulement les conditions de l' art.
Et quant aux plaies et aux misères de l'humanité, toutes les fois qu' il les étalera dans le drame, il tâchera de jeter sur ce que ces nudités-là auraient de trop odieux le voile d' une idée consolante et grave.

Il ne mettra pas Marion De Lorme sur la scène, sans purifier la courtisane avec un peu d'amour ; il donnera à Triboulet le difforme un cœur de père ; il donnera à Lucrèce la monstrueuse des entrailles de mère.
Et de cette façon, sa conscience se reposera du moins tranquille et sereine sur son œuvre.
Le drame qu'il rêve et qu'il tente de réaliser pourra
toucher à tout sans se souiller à rien. Faites circuler dans tout une pensée morale et compatissante, et il n'y a plus rien de difforme ni de repoussant.
 la chose la plus hideuse mêlez une idée religieuse, elle deviendra sainte et pure.
Attachez Dieu au gibet, vous avez la croix.

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6 février 2017 1 06 /02 /février /2017 12:36

L'auteur de ce recueil n'est pas de ceux qui reconnaissent à la critique le droit de questionner le poëte sur sa fantaisie, et de lui demander pourquoi il a choisi tel sujet, broyé telle couleur, cueilli à tel arbre, puisé à telle source.
L'ouvrage est-il bon ou est-il mauvais?
Voilà tout le domaine de la critique.
Du reste, ni louanges ni reproches pour les couleurs employées, mais seulement pour la façon dont elles sont employées.
A voir les choses d'un peu haut, il n'y a, en poésie, ni bons ni mauvais sujets, mais de bons et de mauvais poëtes.
D'ailleurs, tout est sujet; tout relève de l'art; tout a droit de cité en poésie.
Ne nous enquérons donc pas du motif qui vous a fait prendre ce sujet, triste ou gai, horrible ou gracieux, éclatant ou sombre, étrange ou simple, plutôt que cet autre.
Examinons comment vous avez travaillé, non sur quoi et pourquoi.
Hors de là, la critique n'a pas de raison à demander, le poëte pas de compte à rendre.
L'art n'a que faire des lisières, des menottes, des bâillons; il vous dit : Va ! et vous lâche dans ce grand jardin de poésie, où il n'y a pas de fruit défendu.
L'espace et le temps sont au poëte. Que le poëte donc aille où il veut, en faisant ce qui lui plaît; c'est la loi.

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6 février 2017 1 06 /02 /février /2017 12:35

Ce n'est pas que quelques personnes ne m'aient reproché cette même simplicité que j'avais recherchée avec tant de soin.
Ils ont cru qu'une tragédie qui était si peu chargée d'intrigues ne pouvait être selon les règles du théâtre. Je m'informai s'ils se plaignaient qu'elle les eût ennuyés.
On me dit qu'ils avouaient tous qu'elle n'ennuyait point, qu'elle les touchait même en plusieurs endroits et qu'ils la verraient encore avec plaisir.
Que veulent-ils davantage ?
Je les conjure d'avoir assez bonne opinion d'eux-mêmes pour ne pas croire qu'une pièce qui les touche et qui leur donne du plaisir puisse être absolument contre les règles.
La principale règle est de plaire et de toucher.
Toutes les autres ne sont faites que pour parvenir à cette première.
Mais toutes ces règles sont d'un long détail, dont je ne leur conseille pas de s'embarrasser.
Ils ont des occupations plus importantes.
Qu'ils se reposent sur nous de la fatigue d'éclaircir les difficultés de la Poétique d'Aristote; qu'ils se réservent le plaisir de pleurer et d'être attendris; et qu'ils me permettent de leur dire ce qu'un musicien disait à Philippe, roi de Macédoine, qui prétendait qu'une chanson n'était pas selon les règles : "A Dieu ne plaise, Seigneur, que vous soyez jamais si malheureux que de savoir ces choses-là mieux que moi !"

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3 février 2017 5 03 /02 /février /2017 14:04

- En ce moment, je ne pense pas qu’il soit juste pour quiconque de me demander de croire à un éventuel retournement de la part d’une bande de fous furieux qui sont décidés à ne pas céder d’un pouce, encore moins à entendre quoi que ce soit de raisonnable. Il est injuste de me demander de me nourrir de sermons missionnaires traitant de la charité chrétienne et de la résistance passive dans des circonstances où l’honnêteté morale est considérée comme une crime où un policier me fera sortir de chez moi au bout d’un Sten-gun si j’essaye de refuser de travailler. Pendant des années, des prédicateurs blancs et noirs m’ont dit d’aimer mon prochain ; de l’aimer, alors qu’il y a une bande de Blancs qui se prennent pour le peuple juif quittant l’Egypte sur ordre divin pour aller civiliser des païens ; une bande de Blancs qui se nourrissent du symbole de la race de Dieu se lançant dans le désert parmi les sans-dieu. Il y avait des années que je pensais qu’il était bien de se sentir renforcé après une cérémonie religieuse. Et maintenant, je m’aperçois que ce n’est pas le genre de force qui convient pour répondre à l’humanité souffrante qui m’entoure. Elle ne semble pas même répondre aux désirs de mon propre cœur.
 

Le prêtre restait assis et écoutait. A nouveau, ce pathos sur son visage m’irritait, car je ne savais pas s’il était l’effet d’une incapacité à comprendre les forces qui me déchiraient intérieurement ou d’un sentiment de pitié.
 

- Quels sont en fait les désirs de ton cœur ?
- Ce que tout homme désire quand il prend une conscience aigue de ce que vous autres Blancs, vous lui donnez le sentiment de son insuffisance.
- Tu parles comme si j’étais le représentant de l’oppression blanche, dit-il.
- C’est un drame dans lequel sont pris les meilleurs d’entre nous, qu’ils le veuillent ou non.

Je me sentais très fier d’avoir dit une chose, car à cet instant – et il y en avait beaucoup d’autres – j’aurais vraiment aimé pouvoir détester tous les Blancs : cela serait tellement plus simple, et ferait tellement moins mal.

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3 février 2017 5 03 /02 /février /2017 13:52

- Tu viens d'incendier la Bibliothèque ?
                                                             Oui.
J'ai mis le feu là.

                          - Mais c'est un crime inouï,
Crime commis par toi contre toi-même, infâme !
Mais tu viens de tuer le rayon de ton âme !
C'est ton propre flambeau que tu viens de souffler !
Ce que ta rage impie et folle ose brûler,
C'est ton bien, ton trésor, ta dot, ton héritage !
Le livre, hostile au maître, est à ton avantage.
Le livre a toujours pris fait et cause pour toi.
Une bibliothèque est un acte de foi
Des générations ténébreuses encore
Qui rendent dans la nuit témoignage à l'aurore.
Quoi ! dans ce vénérable amas des vérités,
Dans ces chefs-d'¢uvre pleins de foudre et de clartés,
Dans ce tombeau des temps devenu répertoire,
Dans les siècles, dans l'homme antique, dans l'histoire,
Dans le passé, leçon qu'épelle l'avenir,
Dans ce qui commença pour ne jamais finir,
Dans les poëtes ! quoi, dans ce gouffre des bibles,
Dans le divin monceau des Eschyles terribles,
Des Homères, des Jobs, debout sur l'horizon,
Dans Molière, Voltaire et Kant, dans la raison,
Tu jettes, misérable, une torche enflammée !
De tout l'esprit humain tu fais de la fumée !
As-tu donc oublié que ton libérateur,
C'est le livre ? le livre est là sur la hauteur ;
Il luit ; parce qu'il brille et qu'il les illumine,
Il détruit l'échafaud, la guerre, la famine ;
Il parle ; plus d'esclave et plus de paria.
Ouvre un livre. Platon, Milton, Beccaria.
Lis ces prophètes, Dante, ou Shakspeare, ou Corneille ;
L'âme immense qu'ils ont en eux, en toi s'éveille ;
Ebloui, tu te sens le même homme qu'eux tous ;
Tu deviens en lisant grave, pensif et doux ;
Tu sens dans ton esprit tous ces grands hommes croître ;
Ils t'enseignent ainsi que l'aube éclaire un cloître ;
A mesure qu'il plonge en ton c¢ur plus avant,
Leur chaud rayon t'apaise et te fait plus vivant ;
Ton âme interrogée est prête à leur répondre ;
Tu te reconnais bon, puis meilleur ; tu sens fondre
Comme la neige au feu, ton orgueil, tes fureurs,
Le mal, les préjugés, les rois, les empereurs !
Car la science en l'homme arrive la première.
Puis vient la liberté. Toute cette lumière,
C'est à toi, comprends donc, et c'est toi qui l'éteins !
Les buts rêvés par toi sont par le livre atteints.
Le livre en ta pensée entre, il défait en elle
Les liens que l'erreur à la vérité mêle,
Car toute conscience est un nœud gordien.
Il est on médecin, ton guide, ton gardien.
Ta haine, il la guérit ; ta démence, il te l'ôte.
Voilà ce que tu perds, hélas, et par ta faute !
Le livre est ta richesse à toi ! c'est le savoir,
Le droit, la vérité, la vertu, le devoir,
Le progrès, la raison dissipant tout délire.
Et tu détruis cela, toi !

                                     - Je ne sais pas lire.

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3 février 2017 5 03 /02 /février /2017 13:51

Nous Joussouf Chéribi, par la grâce de Dieu mouphti du Saint-Empire ottoman, lumière des lumières, élu entre les élus, à tous les fidèles qui ces présentes verront, sottise et bénédiction.

Comme ainsi soit que Saïd Effendi, ci-devant ambassadeur de la Sublime Porte vers un petit Etat nommé Frankrom, situé entre l'Espagne et l'Italie, a rapporté parmi nous le pernicieux usage de l'imprimerie, ayant consulté sur cette nouveauté nos vénérables frères les cadis et imans de la ville impériale de Stamboul, et surtout les fakirs connus pour leur zèle contre l'esprit, il a semblé bon à Mahomet et à nous de condamner, proscrire, anathématiser ladite infernale invention de l'imprimerie, pour les causes ci-dessous énoncées :

1. Cette facilité de communiquer ses pensées tend évidemment à dissiper l'ignorance, qui est la gardienne et la sauvegarde des Etats bien policés.

2. Il est à craindre que, parmi les livres apportés d'Occident, il ne s'en trouve quelques-uns sur l'agriculture et sur les moyens de perfectionner les arts mécaniques, lesquels ouvrages pourraient à la longue, ce qu'à Dieu ne plaise, réveiller le génie de nos cultivateurs et de nos manufacturiers, exciter leur industrie, augmenter leurs richesses, et leur inspirer un jour quelque élévation d'âme, quelque amour du bien public, sentiments absolument opposés à la sainte doctrine.

3. Il arriverait à la fin que nous aurions des livres d'histoire dégagés du merveilleux qui entretient la nation dans une heureuse stupidité. On aurait dans ces livres l'imprudence de rendre justice aux bonnes et aux mauvaises actions, et de recommander l'équité et l'amour de la patrie, ce qui est visiblement contraire aux droits de notre place.

4. Il se pourrait, dans la suite des temps, que de misérables philosophes, sous le prétexte spécieux, mais punissable, d'éclairer les hommes et de les rendre meilleurs, viendraient nous enseigner des vertus dangereuses dont le peuple ne doit jamais avoir de connaissance.

5. Ils pourraient, en augmentant le respect qu'ils ont pour Dieu, et en imprimant scandaleusement qu'il remplit tout de sa présence, diminuer le nombre des pèlerins de la Mecque, au grand détriment du salut des âmes.

6. Il arriverait sans doute qu'à force de lire les auteurs occidentaux qui ont traité des maladies contagieuses, et de la manière de les prévenir, nous serions assez malheureux pour nous garantir de la peste, ce qui serait un attentat énorme contre les ordres de la Providence.

A ces causes et autres, pour l'édification des fidèles et pour le bien de leurs âmes, nous leur défendons de jamais lire aucun livre, sous peine de damnation éternelle. Et, de peur que la tentation diabolique ne leur prenne de s'instruire, nous défendons aux pères et aux mères d'enseigner à lire à leurs enfants. Et, pour prévenir toute contravention à notre ordonnance, nous leur défendons expressément de penser, sous les mêmes peines; enjoignons à tous les vrais croyants de dénoncer à notre officialité‚ quiconque aurait prononcé‚ quatre phrases liées ensemble, desquelles on pourrait inférer un sens clair et net. Ordonnons que dans toutes les conversations on ait à se servir de termes qui ne signifient rien, selon l'ancien usage de la Sublime-Porte. [...]

Donné dans notre palais de la stupidité, le 7 de la lune de Muharem, l'an 1143 de l'hégire.

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3 février 2017 5 03 /02 /février /2017 13:47

Avec la pointe de son canif, le vieil homme traçait les signes sur les galets et les disposait devant Mondo. « Quel est ton nom ? »
« Mondo », disait Mondo.
Le vieil homme choisissait quelques galets, en ajoutait un autre.
« Regarde. C'est ton nom écrit, là. » 

« C'est beau ! » disait Mondo.
« Il y a une montagne, la lune, quelqu'un qui salue le croissant de lune, et encore la lune. Pourquoi y a-t-il toutes ces lunes? »
« C'est dans ton nom, c'est tout », disait le vieil homme. « C'est comme ça que tu t'appelles. » Il reprenait les galets.
« Et vous, monsieur ? Qu'est-ce qu'il y a dans votre nom? »
Le vieil homme montrait les galets, l'un après l'autre, et Mondo les ramassait et les alignait devant lui.
« Il y a une montagne. »
« Oui, celle où je suis né. »
« Il y a une mouche. »
« J'étais peut-être une mouche, il y a longtemps, avant d'être un homme. »
« Il y a un homme qui marche, un soldat. »
« J'ai été soldat. »
« Il y a le croissant de la lune. »
« C'est elle qui était là à ma naissance. »
« Un râteau ! »
« Le voilà ! »
Le vieil homme montrait le râteau posé sur la plage.
« Il y a un arbre devant une rivière. »
« Oui, c'est peut-être comme cela que je reviendrai quand je serai mort, un arbre immobile devant une belle rivière. »
« C'est bien de savoir lire », disait Mondo. « Je voudrais bien savoir toutes les lettres. »
« Tu vas écrire, toi aussi », disait le vieil homme. Il lui donnait son canif et Mondo restait longtemps à graver les dessins des lettres sur les galets de la de la plage. Puis il les mettait à côté, pour voir quels noms cela faisait. Il y avait toujours beaucoup de O et de I parce que c'était eux qu'il préférait. Il aimait aussi les T, les Z, et les oiseaux V W.
Le vieil homme lisait : OVO OWO OTTO IZTI et ça les faisait bien rire tous les deux.

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3 février 2017 5 03 /02 /février /2017 13:43

Mondo s'était assis contre le mur, devant le vieil homme. Il avait attendu longtemps, jusqu'à ce que l'homme ait fini de ratisser son morceau de plage. Quand l'homme était venu s'asseoir près du mur, il avait regardé Mondo.
Ses yeux étaient très clairs, d'un gris pâle qui faisait comme deux trous sur la peau brune de son visage.
Il ressemblait un peu à un Indien. Il regardait Mondo comme s'il avait compris son interrogation. Il dit seulement : « Salut ! »
« Je voudrais que vous m'appreniez à lire et à écrire, s'il vous plaît », dit Mondo.
Le vieil homme restait immobile, mais il n'avait pas l'air étonné. « Tu ne vas pas à l'école ? »
« Non monsieur », dit Mondo.
Le vieil homme s'asseyait sur la plage, le dos contre le mur, le visage tourné vers le soleil.
Il regardait devant lui, et son expression était très calme et douce, malgré son nez busqué et les rides qui coupaient ses joues.
Quand il regardait Mondo, c'était comme s'il voyait à travers lui, parce que ses iris étaient si clairs.
Puis il y avait une lueur d'amusement dans son regard, et il dit : « Je veux bien t'apprendre à lire et à écrire, si c'est ça que tu veux. »
Sa voix était comme ses yeux, très calme et lointaine, comme s'il avait peur de faire trop de bruit en parlant.
« Tu ne sais vraiment rien du tout ? »
« Non monsieur », dit Mondo.
L'homme avait pris dans son sac de plage un vieux canif à manche rouge et il avait commencé à graver les signes des lettres sur des galets bien plats.
En même temps, il parlait à Mondo de tout ce qu'il y a dans les lettres, de tout ce qu'on peut y voir quand on les regarde et quand on les écoute.
Il parlait de A qui est comme une grande mouche avec ses ailes repliées en arrière ;
de B qui est drôle, avec ses deux ventres,
de C et D qui sont comme la lune, en croissant et à moitié pleine,
et O qui est la lune tout entière dans le ciel noir.
Le H est haut, c'est une échelle pour monter aux arbres et sur le toit des maisons ;
E et F, qui ressemblent à un râteau et à une pelle,
et G, un gros homme assis dans un fauteuil ;
I danse sur la pointe de ses pieds, avec sa petite tête qui se détache à chaque bond,
pendant que J se balance; mais K est cassé comme un vieillard,
R marche à grandes enjambées comme un soldat,
et Y est debout, les bras en l'air et crie : au secours !
L est un arbre au bord de la rivière, M est une montagne ; N est pour les noms, et les gens saluent de la main,
P dort sur une patte et Q est assis sur sa queue ; S, c'est toujours un serpent, Z toujours un éclair; T est beau, c'est comme le mât d'un bateau, U est comme un vase. V, W, ce sont des oiseaux, des vols d'oiseaux ; X est une croix pour se souvenir.

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3 février 2017 5 03 /02 /février /2017 13:43

Il y avait quelqu'un que Mondo aimait bien rencontrer. C'était un homme jeune, assez grand et fort, avec un visage très rouge et des yeux bleus. Il était habillé d'un uniforme bleu foncé et il portait une grosse besace de cuir remplie de lettres. Mondo le rencontrait souvent, le matin, dans le chemin d'escaliers qui montait à travers la colline. La première fois que Mondo lui avait demandé : « Est-ce que vous avez une lettre pour moi ? » Le gros homme avait ri.
Mais Mondo le croisait chaque jour, et chaque jour il allait vers lui et lui posait la même question : « Et aujourd'hui ? Est-ce que vous avez une lettre pour moi ? »
Alors l'homme ouvrait sa besace et cherchait. « Voyons, voyons... C'est comment ton nom, déjà ? »
« Mondo », disait Mondo.
« Mondo... Mondo... Non, pas de lettre aujourd'hui. »
Quelquefois tout de même, il sortait de sa besace un petit journal imprimé, ou bien une réclame et il les tendait à Mondo. « Tiens, aujourd'hui, il y a ça qui est arrivé pour toi. »
Il lui faisait un clin d'œil et il continuait son chemin.
Un jour, Mondo avait très envie d'écrire des lettres, et il avait décidé de chercher quelqu'un pour lui apprendre à lire et à écrire.
Il avait marché dans les rues de la ville, du côté des jardins publics, mais il faisait très chaud et les retraités de la Poste n'étaient pas là.
Il avait cherché ailleurs, et il était arrivé devant la mer.
Le soleil brûlait très fort, et sur les galets de la plage il y avait une poussière de sel qui miroitait.
Mondo regardait les enfants qui jouaient au bord de l'eau.
Ils étaient vêtus de maillots de couleurs bizarres, des rouge tomate et des vert pomme, et c'était peut-être pour ça qu'ils criaient si fort en jouant.
Mais Mondo n'avait pas envie de s'approcher d'eux.
Près de la bâtisse en bois de la plage privée, Mondo avait vu alors ce vieil homme qui travaillait à égaliser la plage à l'aide d'un long râteau.
C'était un homme vraiment très vieux habillé d'un short bleu délavé et taché.
Il avait le corps couleur de pain brûlé, et sa peau était tout usée et ridée comme celle d'un vieil éléphant.
L'homme tirait lentement le long râteau sur les galets, de bas en haut de la plage, sans s'occuper des enfants et des baigneurs.
Le soleil luisait sur son dos et sur ses jambes, et la sueur coulait sur son visage.
De temps en temps, il s'arrêtait, sortait un mouchoir de la poche de son short et il essuyait son visage et ses mains.

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2 février 2017 4 02 /02 /février /2017 12:55

DOM JUAN: Quoi? tu veux qu'on se lie à demeurer au premier objet qui nous prend, qu'on renonce au monde pour lui, et qu'on n'ait plus d'yeux pour personne?
La belle chose de vouloir se piquer d'un faux honneur d'être fidèle, de s'ensevelir pour toujours dans une passion, et d'être mort dès sa jeunesse à toutes les autres beautés qui nous peuvent frapper les yeux!
Non, non: la constance n'est bonne que pour des ridicules; toutes les belles ont droit de nous charmer, et l'avantage d'être rencontrée la première ne doit point dérober aux autres les justes prétentions qu'elles ont toutes sur nos cours.
Pour moi, la beauté me ravit partout où je la trouve, et je cède facilement à cette douce violence dont elle nous entraîne.
J'ai beau être engagé, l'amour que j'ai pour une belle n'engage point mon âme à faire injustice aux autres; je conserve des yeux pour voir le mérite de toutes, et rends à chacune les hommages et les tributs où la nature nous oblige.
Quoi qu'il en soit, je ne puis refuser mon cœur à tout ce que je vois d'aimable; et dès qu'un beau visage me le demande, si j'en avais dix mille, je les donnerais tous.
Les inclinations naissantes, après tout, ont des charmes inexplicables, et tout le plaisir de l'amour est dans le changement.
On goûte une douceur extrême à réduire, par cent hommages, le cœur d'une jeune beauté, à voir de jour en jour les petits progrès qu'on y fait, à combattre par des transports, par des larmes et des soupirs, l'innocente pudeur d'une âme qui a peine à rendre les armes, à forcer pied à pied toutes les petites résistances qu'elle nous oppose, à vaincre les scrupules dont elle se fait un honneur et la mener doucement où nous avons envie de la faire venir.
Mais lorsqu'on en est maître une fois, il n'y a plus rien à dire ni rien à souhaiter; tout le beau de la passion est fini, et nous nous endormons dans la tranquillité d'un tel amour, si quelque objet nouveau ne vient réveiller nos désirs, et présenter à notre cœur les charmes attrayants d'une conquête à faire.
Enfin il n'est rien de si doux que de triompher de la résistance d'une belle personne, et j'ai sur ce sujet l'ambition des conquérants, qui volent perpétuellement de victoire en victoire, et ne peuvent se résoudre à borner leurs souhaits.
Il n'est rien qui puisse arrêter l'impétuosité de mes désirs: je me sens un cœur à aimer toute la terre; et comme Alexandre, je souhaiterais qu'il y eût d'autres mondes, pour y pouvoir étendre mes conquêtes amoureuses

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